La pauvreté-monde : point de vue de Jacques Perrier, Président du Centre d’Action Sociale Protestant de Paris (CASP)
Après la mondialisation de la guerre, de la peur et des profits, on assiste désormais à la mondialisation de la pauvreté.
L’ONU a recensé 40 pays où l’on crie famine. Huit cent quinze millions de personnes souffrent chaque jour de malnutrition, alors même que la FAO calcule que les capacités de production de ressources alimentaires ont doublé ces dernières années.
On comprend que Jean Ziegler, député suisse et professeur de droit, qui est le rapporteur spécial des Nations Unies pour l’alimentation, ait été nommé pour promouvoir un droit, ô combien nécessaire mais qui n’existe pas encore, le droit à l’alimentation !
Cette situation mondiale de pauvreté, le Centre d’Action Sociale Protestant de Paris ( le Casp) la connaît bien qui loge chaque jour 3260 personnes demandeuses d’asiles, dont la moitié sont des enfants, venant de 45 pays au monde où il y a actuellement des guerres, des dictatures et des catastrophes économiques. Ce qui m’a fait dire un jour au Préfet de Paris que le Casp était l’Organisation Mondiale des Nations Désunis !
Du Darfour au Congo en passant par la Tchétchénie et la Corée du Nord, il y a vingt crises oubliées qui se déroulent actuellement en toute quiétude.
Sans méconnaître le drame des nombreux pays qui ont été affectés par le raz-de-marée du Sud-est Asiatique et où, par hasard, les pays les plus touchés sont les pays les plus pauvres par manque d’infrastructures !
En ce qui concerne la France, la marmite des pauvretés continue à bouillir , et l’économie galope avec ses écarts en forme de records : le rapport des revenus entre les plus riches et les plus pauvres ne fait que se creuser, tous les indicateurs de pauvreté s’emballent : augmentation des personnes nouvellement inscrites au Rmi ou aux Resto du Cœur, et nombre des ménages surendettés. Les pourcentages d’accroissement de 2004 sur 2003 sont plus forts qu’ils n’ont jamais été.
Quant à l’Europe politique, vous croyez peut-être qu’elle se compose de 25 pays, mais vous oubliez qu’il y a un 26ème Etat qui est constitué par les 68 millions de pauvres qui habitent ces 25 pays !
Devant de tels constats qui grimpent sans cesse, toutes les choses de la vie, maisons quand il y en a, familles quand elles ne sont pas désunies, boulots quand ils existent, sont là, pour un trop grand nombre, comme les décors d’un théâtre désaffecté. C’est la fin des illusions que nous célébrons.
«Terre, comment ça va avec ta douleur» s’exclamait R. Depardon dans un beau film, reprenant une formule de salutation que certains Africains s’adressent lorsqu’ils se rencontrent !
Qui doit mourir ? qui doit survivre ? qui peut garder son travail pour nourrir ses enfants, même s’il est exploité ?
Il y a du Bukovski, du Cioran et du Dostoïevski dans ces situations, et les lumières d’espoir dans les nuits désertes de toutes ces vies sont aussi glauques que les flaques d’eau prés des stations services !
Nous sommes des jardiniers de l’humain
Que dire devant tous ces tsunamis de catastrophes naturelles, politiques ou économiques ?
Trois remarques me viennent à l’esprit.
- la première est d’ordre éthique et constitue une recommandation sur la manière, au niveau individuel, de faire son travail et de mener sa vie, avec autant que possible, le souci de prendre en compte l’intérêt d’autrui. Cette préoccupation représente ce que chacun a, en général, la liberté de faire et la pierre importante qu’il peut apporter pour un monde meilleur.
Qu’on se rappelle ce que Simone Weil, la grande philosophe, disait : « l'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité...là est à nos yeux le fond légitime de toute morale. » Et elle ajoutait : « la seule chose vraie dont a besoin tout le monde, c'est que les hommes se portent une réciproque attention les uns aux autres . Mais c'est une chose rare, difficile, et comme un miracle !»
C’est aussi, je crois, ce que signifie cette citation du rabbin Haddad que nous avons mis en tête de cette lettre.
- ma deuxième remarque concerne cette parole de Jésus qui nous exhorte à nous tenir prêt en nous disant que nous ne savons ni le jour ni l’heure de la fin de notre vie ici-bas. Cette interpellation pose, pour moi, la question de savoir, pour le sujet qui nous occupe ici collectivement, dans quelles dispositions Il nous trouvera quand le moment viendra, et quel sera l’état de nos solidarités ici et là-bas?
Alors, il nous faudra répondre pourquoi celles-ci se matérialisent toujours à la dernière minute et à l’heure de la catastrophe quand nous savons pertinemment que les souffrances couvent déjà depuis longtemps, et pourquoi il faut qu’il y ait le feu à la maison pour qu’on commence à réfléchir et à partager.
Il y a une « traçabilité » du mal et des indices de crise que nous ne savons ou ne voulons pas traiter. Nous sommes trop souvent dans la situation d’un médecin qui voit la fièvre monter et qui ne fait rien.
Faisons-nous assez, en tant que citoyens, ce travail qui consiste à repérer les logiques pernicieuses à l’œuvre dans la politique ou dans l’économie telle qu’elle est pratiquée, et à en tirer les conséquences ?
Il y a dans tous ces malheurs des constantes qu’on retrouve presque toujours.
En tout cas, je suis de ceux qui pensent que les succès dans la lutte contre la pauvreté n’arriveront pas par une intensification du commerce et de la concurrence, comme le pense Paul Wolfovitch, le nouveau Directeur de la Banque mondiale chargé de combattre les inégalités mondiales, mais par un supplément d’âme et des actions concrètes inspirées par d’autres finalités!...ce qui ne veut pas dire que le commerce ne soit pas important, mais à sa place !
- la troisième remarque porte sur la société de communication où ce qui domine, c’est avant tout l’image. Or, celle-ci occulte toute réflexion sur le fond. Tant que l’image suscite l’émotion, l’actualité perdure, mais rapidement la lassitude arrive, on passe à autre chose et les actions nécessaires qui doivent se dérouler dans la durée ne trouvent plus de justifications ! Seules les lois de l’audimat priment qui fonctionnent avec une mémoire sélective. Ne pas s’étonner alors, comme le disait le philosophe Yankélévitch que seule la pitié soit à la remorque du malheur.
Sur ces problèmes de pauvreté de tous ordres, il faudrait prendre les problèmes à bras le corps et ne pas se contenter de ne les traiter que par leurs conséquences les plus visibles. Il faudrait sortir des sentiers battus , agir pour que l’homme ne soit pas la trente sixième roue du char, pour que le social ne soit pas ce qui reste quand tout a été distribué !
Au Casp, à notre humble mesure, nous tâchons d’innover, de créer, de construire parce que nous croyons à la primauté de l’homme et des énergies mises à son service. Nous n’en tirons pas de fierté mais nous souhaiterions infiniment adapter mieux cette société à l’homme, car nous sommes finalement des jardiniers de l’humain !
Alors, lorsque nous constatons qu’il naît au Casp 200 bébés par an, nous nous sentons concernés naturellement par la situation des femmes en situation de précarité qui ont à faire face à tout ce que veut dire une naissance, et nous travaillons à la création d’une tête de réseau d’initiatives dans ce domaine.
Tant qu’il y aura des personnes qui seront les otages des malheurs de ce temps, nous le serons aussi !