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Samedi 4 Septembre 2010
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La tempête avant le calme ? Turbulences au Moyen-Orient

by dr harry hagopian



La tempête avant le calme ? Turbulences au Moyen-Orient
Dans son dernier rapport publié le 25 juillet et intitulé « Israël/ Palestine/ Liban : Sortir de l’abîme », l’International Crisis Group (ICG) – une organisation non gouvernementale qui produit des analyses– énonce quelques principes-clés :
• Il est nécessaire de traiter séparément les crises libanaises et palestiniennes ; les confondre ne fait que compliquer les tentatives de résolution.
• La résolution de la crise palestinienne devrait reposer sur une équation simple : permettre au gouvernement légitimement élu de gouverner en échange d’une cessation des hostilités.
• L’objectif israélien de détruire le Hezbollah est irréalisable et contreproductif. D’après les rapports réalisés sur le terrain, le Hezbollah n’est absolument pas affaibli ; sa popularité au sein de la communauté shiite est intacte et les autres forces en présence sont trop faibles pour être en mesure de le défier. Une confrontation avec ce mouvement sur le territoire national pourrait bien amener le Liban au point de rupture.
• Au Liban, toute cessation des hostilités devrait être suivie par un échange de prisonniers et, si toutes les parties le souhaitent, par le déploiement d’une force internationale autorisée par l’ONU qui serait en charge de contrôler le respect du cessez-le-feu.
• Pour rétablir une paix durable dans la région, les Nations Unies et l’Union Européenne devront maintenir leur engagement auprès du Hamas et du Hezbollah ; les Etats-Unis devront renouveler leur engagement auprès de la Syrie et de l’Iran.
• La relance du processus de paix entre arabes et israéliens constitue la clé qui permettra de résoudre ces deux crises.


Ces principes viennent à l’encontre de cette croyance erronée que partagent certains hommes politiques et experts et selon laquelle la résolution du conflit au Moyen-Orient passe par la seule puissance militaire. Après tout, l’Histoire et l’expérience n’ont-ils pas démontré, à maintes reprises, que seuls les processus de négociation qui traitaient les causes à l’origine de ces conflits sont de nature à mettre un terme à cette spirale de violence ? En effet, les derniers chapitres alarmants de ce carnage dont nous avons été témoins représentent de façon générale les conséquences cumulées de la position de la communauté internationale qui a toujours choisi de rester dans les limites de la diplomatie dans la plupart des crises majeures qui ont affecté le Moyen-Orient. D’autres, en revanche, se sont précipités dans la bataille la tête la première, appliquant une politique étrangère changeante et interprétant de façon erronée la dynamique et les variables à l’œuvre dans ces conflits et refusant de considérer le conflit israélo-palestinien comme le centre d’instabilité de toute la région.

Au risque de paraître maladroit après ces trois semaines de violents combats qui ont malheureusement coûté la vie à des centaines de civils libanais et israéliens (surtout à Cana) et provoqué le déplacement de communautés entières, j’estime que les ingrédients nécessaires à la résolution du conflit israélo-libanais vont plutôt de soi. Ils comprennent un arrêt immédiat des hostilités entre les deux parties de sorte que l’aide humanitaire puisse être organisée, le retour des deux soldats israéliens tenus en otage par le Hezbollah, le relâchement des prisonniers libanais par Israël et son retrait de la zone occupée des fermes de Shebaa (au mépris des accords syro-libanais en la matière), l’intégration progressive du Hezbollah dans l’armée libanaise et la mise en place d’une force de stabilisation dirigée par l’ONU, provisoire mais musclée, et dont les missions seraient clairement définies.

Cependant, le conflit israélo-palestinien – clé de voûte d’un conflit généralisé – doit également être traité si l’on veut rétablir dans la région l’espoir, la stabilité et au final la paix et la sécurité et mettre un terme à la montée des conflits religieux et sectaristes.

En réalité, alors que le Liban est pilonné sans aucun état d’âme, comment pourrait-on ignorer qu’Israël attaque également Gaza – ainsi que d’autres régions de la Rive Occidentale – en toute impunité ? Par ailleurs, si nous arrêtions un instant de suivre les informations aseptisées diffusées par nos chaînes de télévision européennes et américaines et que nous nous tournions vers les chaînes arabes, nous pourrions bien être choqués – et à juste titre – par la brutalité mortelle des images qui nous montrent une région entière recouverte de toujours plus de morts, de blessés, de personnes déplacées et de décombres. En réalité, de telles images mettent non seulement un terme à la tradition augustinienne de la proportionnalité ; elles remettent également en cause les discours actuels sur les droits de l’homme. Après tout, l’article 51 du premier protocole additionnel à la Convention de Genève déclare illégale toute attaque « susceptible de causer des pertes civiles » et qui serait « excessive eu égard à l’avantage militaire direct et véritable ». Bien que les conventions de 1949 soient inapplicables en l’espèce puisque le Hezbollah n’est pas un état, leur esprit, du moins, guide le droit humanitaire coutumier.

Le président américain Georges Bush et son secrétaire d’Etat soulignent qu’un cessez-le-feu immédiat n’est « pas souhaitable » puisqu’il ramènerait la région au précédent statu quo. Ils ajoutent que le cessez-le-feu devrait être associé à une résolution des problèmes à l’origine du conflit. Pourtant, une vérité incontournable manque à cette équation : le cessez-le-feu représente la condition sine qua non d’une solution à long terme et pas l’inverse ! En outre, et sans manquer de respect à personne, je préciserai que si l’on cherche à obtenir une désescalade de la violence sans résoudre les problèmes à l’origine du conflit – à savoir l’occupation des terres et l’assujettissement ou la dépossession des populations – cela reviendrait à éteindre les flammes d’un dépôt en feu avec des tuyaux percés ! Et comme l’affirmait Mou’in Rabbani, analyste chevronné à l’International Crisis Group : « Le conflit israélo-palestinien reste le problème majeur de cette partie du monde ».

L’avenir de la région est également menacé par une haine et une amertume qui ne cessent de croître au sein des populations arabes, musulmanes et israéliennes. De nouvelles générations de garçons et de filles grandissent dans la haine de l’autre et refusent de reconnaître l’humanité de leurs voisins. Comme le faisait récemment remarquer Robert Malley, directeur de l’ICG pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, « Attendre et espérer que l’action militaire remplisse ses prétendus objectifs n’aura pas que des conséquences désastreuses sur le plan humanitaire : il sera également beaucoup plus difficile, lorsque les armes se seront tues, de recoller les morceaux sur le plan politique ».
Ce dernier changement d’attitude est particulièrement perceptible lorsqu’on le considère du point de vue des populistes arabes dans une grande partie de la région. Ainsi, par exemple, le poète et parolier égyptien Ahmad Fouad Negm insistait sur ces changements qui se produisent à grande échelle, lorsqu’il a déclaré, au cours d’une entrevue donnée cette semaine, que le peuple priait pour Sheikh Hassan Nasrallah (le successeur d’Abbas Mussawi à la tête du Hezbollah) parce que les Arabes ont dû subir l’oppression, ont été affaiblis et handicapés et qu’il est le premier dirigeant politique – apparemment depuis le dernier président égyptien Gamal Abdel Nasser – à leur avoir redonné une fierté nationale. En réalité, la capacité du Hezbollah à contenir l’assaut israélien et à lancer des missiles sur Israël a mis à jour les faiblesses des gouvernements arabes dont les ressources sont pourtant plus importantes que celles du Hezbollah. Là encore, comme le déclarait M. Rabbani, analyste à l’International Crisis Group : « Si on compare les états arabes à ce petit mouvement de guérilla assiégé, on dirait qu’ils restent là à ne rien faire ! ».

La déclaration publique faite la semaine dernière par le Dr Ayman al-Zawahiri est également très pertinente : le leader adjoint d’al-Qaida affirmait alors que son organisation ne resterait pas les bras croisés alors que des « obus israéliens brûlent nos frères » au Liban et à Gaza. Il a appelé les Musulmans à unir leurs forces et à combattre ce qu’il appelle « la croisade sioniste » contre les nations musulmanes. Je désapprouve totalement les opérations terroristes menées par Al-Qaida de même que son étroitesse d’esprit à l’égard des autres musulmans – à savoir les Chiites en Iraq ou ailleurs – et à plus forte raison à l’égard des autres religions. Je crois, toutefois, que cette déclaration reflète une prise de conscience déconcertante : une plus large et jusqu'à présent insaisissable conscience à la fois panarabe et musulmane se profile à l’horizon dans la plus grande urgence.

Pour de nombreux observateurs, cependant, le plus intéressant c’est ce ralliement qui se met en place autour du Hezbollah au Liban même. Après tout, c’est ce pays qui subit à la fois toutes les attaques menées par vengeance ou à titre de représailles. Pourtant, d’après un sondage d’opinion réalisé à l’échelon national cette semaine par le Centre de recherche et d’information de Beyrouth auprès des libanais, 87% de la population soutient la résistante militaire du Hezbollah face aux attaques israéliennes (parmi lesquels, notamment, 89% de Sunnites et 80% de chrétiens). 89% des personnes sondées ont également ajouté que les Etats-Unis n’étaient pas un intermédiaire fiable et ne répondaient pas de façon positive aux attentes des Libanais. Dans la région, la méfiance à l’égard des politiques américaines actuelles s’exprime peut-être dans ce dessin animé réalisé par Emad Ajjad, en Jordanie, et intitulé « Le nouveau Moyen-Orient (d’après l’expression américaine) » : il y montre un tank israélien positionné sur un bloc d’immeubles détruit en forme de monde arabe. En réalité, une enquête récente menée par AOL a révélé que pour 76% de leurs adhérents, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne faisaient preuve d’aucune hâte pour mettre un terme à cette crise.

Au beau milieu d’une semaine mouvementée, submergée de tonnes d’articles et de chroniques, un document intitulé « Faire la guerre ou gagner la paix » rédigé par le prince Hassan bin Talal de Jordanie et publié dans le quotidien israélien Haaretz a retenu mon attention. Le prince Hassan y écrivait :

Les évènements de ces trois dernières semaines nous ont mené au bord de l’abîme. Ils ne sont pas le fruit d’un sempiternel et inévitable conflit mais le résultat de l’intransigeance, la peur et d’un manque consternant de créativité des dirigeants de nos régions et des autres. La perte de nombreuses vies, sans aucune distinction, au sein de toutes les parties à ce conflit a divisé nos populations et a montré à quel point la diplomatie est devenue un art dévalorisé et méprisé. Les vrais problèmes synonymes de dangers qui sous-tendent le déclin rapide de notre région ont été occultés par l’accent mis sur la polémique et l’escalade de violence qui en a résulté.

Ce sont le déficit d’égalité économique, la faible mobilité sociale, un refus de la sécurité humaine et l’exclusion d’une majorité tenue au silence qui nourrissent toute idéologie agressive. Il nous paraît aller de soi que l’armée ne pourra pas guérir notre région de tous ses maux. La violence appelle la violence et les bombardements massifs de civils ne peuvent qu’entraîner un usage encore plus intense de cette politique de la terreur.


Du cœur de Beyrouth, l’une des seules voix prophétiques et calmes qui nous parvient est celle du Révérend Paul Haidostian, Président de l’Université Haïgazian. Dans l’une de ses dernières missives, réfléchissant aux dommages causés par la guerre aux Libanais sur les plans humain, politique, religieux et socio-économique, il soulignait dans une conclusion qui fait réfléchir : « cela fait dix-sept jours, et nous sommes toujours en train de nous demander pourquoi cette guerre. Elle n’a certainement pas atteint les objectifs qu’elle s’était fixés il y a quinze jours ».

Mercredi dernier, au cours de la réunion de Rome, Bénita Ferrero-Waldner, commissaire européen pour les relations extérieures et la politique européenne de voisinage, a parlé de cette promesse faite par l’UE de verser une aide de 50 millions d’euros pour aider le Liban. Elle a également insisté sur la dimension politique du conflit et sur la nécessité de conclure un cessez-le-feu immédiat qui permettrait la mise en place des différentes étapes requises pour éviter d’autres violences dans la région – y compris pour l’acheminement de l’aide humanitaire.

Mais maintenant que cette réunion de 270 minutes à Rome s’est terminée de façon peu concluante sur une dérobade anglo-américaine, je me demande si nos hommes politiques auront le cran nécessaire, lors des prochains cycles de négociations, pour souligner que cette dernière crise n’a pas besoin d’être cristallisée pour les désastres à venir mais qu’elle pourrait, tout au contraire, se transformer en opportunité si elle était correctement exploitée. Tous les acteurs de la communauté internationale feront-ils preuve d’intégrité, de perspicacité et d’audace en vue de promouvoir l’instauration d’une paix juste dans la région (du Liban à la Palestine, sans oublier les autres protagonistes principaux de cette crise) capable de garantir à Israël le droit de devenir une région novatrice et sure à côté d’autres peuples jouissant des mêmes droits ?

Où alors, nos hommes politiques vont-ils causer d’autres dommages au Moyen-Orient en continuant de promouvoir ces histoires qui flattent leurs propres visions simplistes du monde ? S’ils choisissent d’emprunter cette voie, ne vont-ils pas conduire la région vers des guerres successives avec une victoire à la Pyrrhus puisqu’il ne pourra jamais y avoir de vainqueur ? Hélas, on ne peut encore rien pronostiquer !



Harry Hagopian a été négociateur sur Jérusalem lors des Accords d'Oslo. Il est Conseiller œcuménique, juridique et politique de l'Eglise Arménienne, avocat en droit international,
conseiller sur le Moyen Orient auprès de l'ONG Minority Rights Group International et
conseiller du Holy Land Christian Ecumenical Foundation



Article traduit de l'anglais par France-lyne Payet

Harry Hagopian


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