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Economie, social, environnement

La résistance du « modèle social français » à la loi du marché

Philippe d'Iribarne



La résistance du « modèle social français » à la loi du marché
Pourquoi trouve-t-on tant de réticences chez les Français à l'égard de la loi du marché ? Comment se fait-il qu'alors que dans tant de pays la flexibilité du marché du travail apparaît comme un élément indispensable d'une adaptation à un monde hautement concurrentiel, elle soit si peu acceptée en France ? D'où provient l'attachement que Ton y trouve à l'égard d'un «modèle social», fièrement brandi face à l'impérialisme du marché, alors qu'il paraît être responsable, au moins en partie, de la difficulté française à sortir du chômage. C'est que, au-delà des questions d'efficacité économique, toute une manière de concevoir la dignité des personnes est en jeu.

Au cours des deux derniers siècles, dans le monde occidental, on a cherché à donner des droits aux salariés de manière à concilier leur subordination à l'égard de leur employeur avec la condition de citoyen souverain d'une société démocratique. Mais les voies utilisées ont été très diverses (1). Dans le monde anglo-saxon on est resté proche de rapporte commerciaux entre un fournisseur (le salarié) et un client (l'entreprise). Le droit du travail a visé à renforcer la position de négociation des salariés. En Allemagne il s'est agi plutôt de permettre à leurs représentants d'intervenir dans la gestion d'une entreprise conçue comme une communauté. En France, on a cherché à les faire échapper à des rapporte strictement marchands et à leur donner un statut Ce statut est lié à la fois à un métier porteur de privilèges coutumiers et de devoirs professionnels spécifiques (l'honneur du métier) et au fait que l'on a des droite juridiques qui assurent une certaine pérennité de la position que l'on occupe. Ces approches s'ancrent elles-mêmes dans des conceptions très anciennes de ce qu'est un homme respectable : dans l'univers anglo-saxon, le propriétaire libre de négocier sa participation à des œuvres communes, en Allemagne, le membre d'une communauté qui décide collectivement du sort de tous, en France, celui qui est traité avec les égards dus à son rang.

Si, dans les pays anglo-saxons, ce que nous appelons la précarité est vécu bien différemment, c'est qu'elle n'a pas le même sens qu'en France. Il n'y a pas de distinction radicale entre un contrat de travail et un contrat commercial. Avoir un contrat précaire avec son employeur n'est pas radicalement différent d'avoir des clients précaires si on est boucher, boulanger ou lawyer, et est tout à fait acceptable du moment que la rémunération est correcte. En France, au contraire, le fait d'avoir un emploi précaire signifie que l'on n'a pas de statut capable de donner une place respectable dans la société, que l'on n'est « pas grand-chose », voire que Ton n'est « rien ».

Le tragique de la situation française actuelle vient de la rencontre de deux logiques qui s'affrontent : d'une part la dignité des personnes ; d'autre part leur « rapport qualité prix» et donc leur caractère attractif pour les acheteurs (les employeurs). Dans la première perspective il faut éviter de laisser la pression du marché faire en sorte que certains soient traités de façon indigne. Dans la deuxième perspective il importe que chaque bien de production soit vendu « à son prix », que celui-ci soit considérable ou dérisoire, de manière qu'il trouve preneur. La logique du marché butte sur les questions de dignité.

il n'est pas facile de sortir de l'impasse. Ou on laisse jouer le marché, comme dans les pays anglo-saxons. Alors presque tous arrivent à s'employer : le chômage est faible, et le chômage de longue durée encore plus. La contrepartie est un grand nombre de «travailleurs pauvres», jusqu'aux travailleurs SDR Ou au contraire on empêche le marché de trop maltraiter les moins compétitifs, mais ils ne trouvent pas preneur. Par ailleurs, la transposition en France du «modèle danois», dit de la «flexibilité», maintenant tant célébré, ne va pas de soi. Certes, certains aspects de ce modèle ne paraissent pas trop difficiles à importer. Quand ceux qui cherchent un emploi ne sont pas livrés à eux-mêmes, mais épaulés par des personnes qui ont du temps à leur consacrer, à la fois pour les conseiller et pour faire des démarches pour eux auprès des employeurs, te faux de retour à l'emploi s'améliore sensiblement Par contre, une des conditions du succès danois est l'intensité des pressions visant à faire accepter, spécialement aux jeunes, les emplois qui se présentent ; il n'est pas question de dire qu'on est comédien et qu'on refuse d'être serveur dans un restaurant ou ouvrier du bâtiment. Quand on voit l'intensité des levées de boucliers en France lorsqu'on parle de supprimer les allocations de chômage à ceux qui rejettent les emplois ne correspondant pas à leur métier, on peut douter que cet aspect du modèle y soit applicable. Or il fait partie de l'équilibre d'ensemble du système. Et sil est accepté dans les pays concernés, c'est que être soumis à l'obligation d'exercer une activité qui n'a rien à voir avec son « métier » n’y donne pas le même sentiment de déchoir qu'en France.

Pour limiter le nombre de ceux qui sont pris au piège par la rencontre des logiques antagonistes du marché et du statut, des efforts sont à faire pour alléger, autant que faire se peut, le poids et de l'une et de l'autre. D'un côté, la construction européenne est porteuse d'une sorte de théologie du marché qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, même aux Etats-Unis. Il faut trouver une vision plus pragmatique de la concurrence et de ses mérites, en tenant compte du fait que les consommateurs sont aussi des travailleurs. Simultanément, il nous faut réfléchir sur notre imaginaire social, et sur la manière dont il conduit à définir ce qui est ou n'est pas déshonorant Ainsi, sommes-nous vraiment condamnés à regarder les rapports de travail à travers le prisme de la domesticité, qu'il s'agisse du contenu des tâches effectuées (et en particulier tout ce qui relève des services aux personnes) ou de la forme que prend le contrat de travail (cf. le rôle qu'a joué limage du domestique susceptible d'être « congédié » à tout moment dans le refus du CPE)? Mais, pour que des positions relativement humbles puissent être regardées comme compatibles avec une situation digne, et même avec une certaine forme de grandeur, il faut que le regard social accorde une valeur suffisante à la conscience professionnelle, au souci du devoir bien fait Cela suppose que le ressentiment des «petits» ne soit pas la réponse la plus adaptée à la morgue et à la futilité des «grands». Or nous sommes dans un monde où celles-ci paraissent se donner particulièrement libre cours. Dans ces circonstances, l'appel à la réflexion chrétienne sur le pouvoir, et l'exempte donné par ceux qui, étant en position de pouvoir, prennent œtte réflexion au sérieux sont plus que jamais nécessaires.

1- Cette diversité, et ce qui la fonde, sont analysés précisément dans L'étrangeté française , qui vient de paraître au Seuil.


*Philippe d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS, analyse, avec une équipe de recherche qu'il anime, la diversité des formes de vie en société et de gouvernement des hommes que l'on rencontre dans diverses zones géographiques. Ses ouvrages comportent, notamment, La logique de l'honneur, Vous serez tous des maîtres, Cultures et mondialisation et, récemment, L'étrangeté française ( lire la fiche de cet ouvrage)

Jeudi 8 Juin 2006 - 12:20
Philippe d'Iribarne



1.Posté par bernard liger le 09/06/2006 16:04
Le texe de Philippe Iribarne est intéressant. je lui suis reconnaissant d'avoir parlé de"théologie du marché" pour caractériser la conception du marché qui était celle du projet de constitution européenne. Je suis toutefois étonné qu'il n'envisage qu'une seule partie du problème, celle qui concerne la relation du salarié au marché.On peut être aujourd'hui opposé à cette théologie du marché simplement pa

2.Posté par liger le 09/06/2006 16:17
suite de mon intervention malencontreusement coupée.l'histoire nous montre que si le marché a été pour un temps utile, il s'avère aujourd'hui incapable de répondre à un certain nombre de besoins essentiels, réduction de la pauvreté, y compris dans les pays riches, réduction des inégalités sociales, développement des pays émergents...Aux USA eux-mêmes, ses règles de fonctionnement sont malmenées chaque fois que cela peut avantager les entreprises US. Je ne veux pas réécrire ce qu'a dit Stidglitz à ce propos.La question est, ce n'est pas un scoop, celle de la régulation du marché par la collectivité. C'est une réponse à cette question que l'on aurait voulu trouver dans le projet de constitution européenne. Elle n'y était pas, bien au contraire. C'est aussi la question de l'harmonisation des politiques sociales et fiscales, telle que la souhaitait initialement Jacques Delor.Il me semble qu'en traitant du marché comme le fait P. Iribarne, on se place dans une perspective qui est un peu celle que préconisait Campdessus dans son rapport à Sarkozy, rapport qui passait sous silence les graves échecs des politiques économiques impulsées par ce même personnage au cours de son trop long passage au FMI .En clair, je m'étonne que l'on n'évoque pas la régulation nécessaire du marché par le politique, le problème central, me semble-t-il.

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