Au lendemain de la chute du mur de Berlin, à la fin des années 1980, les économistes libéraux ont cru que désormais, seuls sans adversaires, le monde leur appartenait et que le temps était venu de la fin de l’Histoire.
L’école de Chicago, avec ses cinq Prix Nobel et son fondateur Milton Friedman, a acquis une influence sans précédent sur de nombreux états dans le monde, le Chili du dictateur Augustin Pinochet, les Etats-Unis de Ronald Reagan, l’Angleterre de Margaret Thatcher, l’Union Européenne avec le traité de Maastricht, créant une zone de libre échange sans l’appui d’une politique économique concertée, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), pour le malheur des peuples du Sud.
Le modèle économique désormais hégémonique dit « anglo-saxon » va être dogmatisé autour du « Consensus de Washington» formulé par l’économiste en chef de la Banque Mondiale John Williamson en 1989, promouvant un capitalisme débridé libéré de toute régulation étatique, où le marché des actifs boursiers est appelé à jouer le rôle central. Dans la théorie économique, il a incarné l’opposition au néo-keynésianisme, lui-même d’inspiration libérale mais recherchant la croissance et le plein emploi par l’intervention étatique.
Quelques voix se sont cependant élevées contre ce bel ensemble au cœur même du système, tel que le Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, qui a démissionné de la Banque Mondiale en 2000. Son livre « La grande désillusion », paru en France en 2003, a montré les effets ravageurs du nouveau dogme qui a provoqué les crises argentine et asiatique, à fait baisser le PIB russe de 40 % en 6 ans et le PIB africain de 2 % (1), conduisant parfois à des émeutes de la faim comme en Malaisie en 40 états en janvier 2008, conditionnant la renégociation de la dette des pays du Sud en contrepartie de mesures criminelles d’« ajustement structurel » destinées à rembourser les dettes, qui vont imposer les cultures d’exportation sur des terres qui vont manquer à la survie des paysans, l’ouverture des frontières marchandes qui vont menacer l’économie locale, la fin de l’encadrement des prix alimentaires, qui vont affamer les peuples, la diminution des services d’enseignement et de soin, la privatisation des services de l’eau.
La politique du FMI est passée relativement inaperçue en France alors qu’elle a jeté la consternation et l’effroi sur toute la planète (1). Le directeur général du FMI Michel Camdessus, libéral convaincu, a pu être nommé à la présidence des Semaines Sociales de France à la suite de ses trois mandats catastrophiques. C’est pourtant à sa politique que l’on doit les crises de Mexico (94), de Thaïlande (97), d’Asie du Sud-Est (97-98), de Russie (98), et enfin d’Argentine (2000-2001), cette dernière lui ayant probablement coûté la fin prématurée de son troisième mandat.
Maîtrise de l’inflation et stabilité des changes ont été les deux clés de cette politique qui va manifester une indifférence profonde à la souffrance des peuples mais va offrir un champ formidable d’exploration aux capitaux spéculatifs à court terme, en recherche d’opportunités nouvelles de gains. Pour les pays du Sud et l’Afrique particulièrement, la crise n’a donc pas débuté en 2007 mais dans les années 90 quand les organismes internationaux, inspirés par cette doctrine ultra libérale - ou encore dénommée « libertarienne » - les ont poussés à s’endetter pour absorber les pétrodollars à l’aide de taux d’intérêt variables, endettement qui a fini par exploser. On a déjà vu ça quelque part…
Au Congo (République Démocratique du Congo) où le PIB annuel par habitant de l’économie formelle est de 93 dollars (2), 20 % du budget actuel de l’Etat continue à rembourser la dette (3) de 13 milliards de dollars contractée par Mobutu et partie tout droit sur ses comptes privés (4).
La même logique d’incitation à l’endettement des pauvres du Sud qui a été menée avec le succès que l’on vient d’évoquer va être menée auprès des pauvres américains notamment pour leur logement. Le libéralisme économique fait exploser les inégalités, ce qui est logique puisqu’il s’agit d’appliquer à la vie économique la loi du plus fort dans les échanges. Cette loi du plus fort si bien observable dans les pays peu dotés d’institutions traverse l’histoire humaine, et particulièrement les rapports sociaux de chacun des pays, tout comme les rapports entre les pays du Nord et du Sud. C’est ainsi que le salaire moyen des Américains a baissé depuis 1980, celui des pauvres d’avantage encore (6), tandis que les 5 % d’Américains les plus riches s’octroyaient 40 % des revenus. Ce déséquilibre, loin de stimuler l’économie comme les libéraux le prétendent, a tendu à étouffer la demande des biens et services et l’Etat américain a donc été contraint, faute de mettre en place une politique des revenus, de pousser les ménages à consommer en faisant appel à l’endettement.
La politique ultra-libérale tend à supprimer les régulateurs institutionnels. La frontière entre le légal et l’illégal s’estompe, les règles prudentielles sont perdues de vue, tout devient possible.
C’est ainsi que l’endettement des ménages américains a atteint pratiquement le niveau du PIB soit 10 000 milliards de dollars (6), le déficit de la balance des paiements traduisant l’endettement international à atteint 7 000 milliards de dollars (6), sans compter - mais nous y viendrons - l’endettement des financiers et des entreprises qui va porter la dette globale a 350 % du PNB US (6)
Un deuxième mécanisme a été mis en place, l’indexation à taux variable de l’endettement sur la valeur des actifs des biens immobiliers. Ce sont les crédits dits hypothécaires. Si vous prenez du retard dans vos remboursements, votre taux peut grimper et atteindre 34 %. A ce seuil, de graves problèmes commencent à se poser. Ce retard devient très fréquent dans les catégories les plus pauvres des ménages connaissant des incidents bancaires fréquents. C’est ce mécanisme sans scrupule impulsé par le Trésor américain qui a conduit deux millions d’Américains à la rue. Encore aujourd’hui, 10 000 personnes perdent journellement leur maison (6). C’est le même mécanisme qui a affamé les peuples du Sud.
Mais la perversité du système ne s’arrête pas là. Elle ne fait même que commence
Il faut garantir les emprunts. Les financiers américains ont inventé un système extraordinaire de revente du risque sur le marché international sous forme d’obligations « titrisées » appelées du joli nom de « véhicule », mais celui-là sans code de la route ni permis de conduire. Le risque élevé lié au crédit accordé à des ménages pauvres va être recyclé comme une patate chaude et revendu dans le monde entier. Ce sont les fameuses « subprimes ». A partir d’octobre 2007, plus personne n’a confiance dans ce système fou ; prêteurs et emprunteurs vont être ruinés dans un bel ensemble systémique.
C’est l’absence de régulation qui est la toute première cause de la crise planétaire que nous connaissons. Sans règles du jeu, les rôles sont confondus, tout devient opaque et les coups tordus deviennent possibles. Dans la débâcle actuelle qui ramène la valeur des actifs dix ans en arrière, plus personne n’ose afficher son soutien à ces principes ultra libéraux et le champ devient libre pour envisager les réformes.
Les mécanismes qui ont conduit à pareille folie ont des conséquences incalculables
Comme le disait John K. Galbraith dès 1947 (7) l’état américain a été caractérisé par la mainmise du secteur privé sur le Trésor public, sur la politique de l’environnement, sur l’action et la politique militaire et étrangère, dans une intimité incestueuse entre les chefs d’entreprise et les présidents, vice-présidents, et secrétaire à la Défense. Ils ont fait passer leurs intérêts privés pour l’intérêt général dans un formidable mensonge aux conséquences majeures.
En matière d’opacité, on va atteindre des sommets. Les produits dérivés disparaissent des comptabilités ; ils valent 40 000 milliards de dollars. Les autorités monétaires et étatiques vont tolérer, voire encourager, le développement d’une soixantaine de paradis fiscaux et judiciaires, les « places offshore », qui vont recycler la moitié du commerce mondial, 11 000 milliards de dollars, abritant 4000 banques, 2,4 millions de sociétés écran (9).
Le secret bancaire qui est au cœur de ces paradis va trouver le soutien des Etats, des banques, des multinationales. Enrron, à la faillite frauduleuse célèbre, avait installé 6000 filiales dans ces paradis. BNP Paribas y dispose de 100 succursales (9). Les Iles Caïmans forment la cinquième place financière du monde. Jersey voit passer chaque année l’équivalent de la moitié du PNB anglais. Autre paradis de l’impunité judiciaire, sur 2000 commissions rogatoires présentées par la justice chaque année devant le Luxembourg, 80 % sont classées sans suite (8).
Un exemple célèbre récent va nous faire toucher du doigt la complexité du système, le navire Probo Kaola, venu jeter ses déchets hautement toxiques sur une décharge de Cote d’Ivoire, naviguait sous pavillon panaméen, était affrété par une société écran « Puma Energy » domiciliée dans les Bahamas, son armateur, la société Trafigura, était gérée par deux hommes d’affaires Français dont les bureaux étaient à Londres, la filiale et l’adresse fiscale à Amsterdam, le siège à Lucerne en Suisse, la holding qui détenait les actions à Malte…
De nouvelles normes comptables vont permettre de faire disparaître de la comptabilité des entreprises et services tous les produits dérivés (réassurances) ; leur valeur atteint le double du PNB mondial. La cotation des sociétés va être livrée à trois opérateurs mondiaux rémunérés par les sociétés notées. Nous sommes entrés dans un monde où les arbitres sont payés par les joueurs, où la circulation automobile est livrée à la « responsabilité sociale » des conducteurs, sans code de la route. Interdite par Roosevelt, la fusion des activités de dépôts et de commerce est passée par la City de Londres. Au milieu de cette dérégulation, des initiés vont se comporter en grands voyous. Nous avons vu le ciblage des prêts hypothécaires sur les pauvres qui a conduit deux millions d’Américains à la ruine (6), le taux explosif des crédits en cas de retard de remboursement (35 % aux USA, 28 % en France avec les assurances annexes). Apparaît également un système incroyable qui voit les financiers libérés de tout contrôle jouer contre l’activité économique, par exemple en rachetant et revendant les entreprises après les avoir réorientées sur les profits à court terme, et après avoir remboursé l’emprunt avec les profits de l’entreprise, (Fonds de private Equity). On voit se développer un système où les initiés spéculent contre l’activité économique. Alan Greenspan qui a présidé pendant des années aux destinées de la Banque Centrale américaine, la FED et qui est l’initiateur des crédits immobiliers en faveur des plus pauvres, vient de se faire embaucher par le Fonds spéculatif de John Paulson qui a gagné 3,5 milliards de dollars en spéculant précisément sur la baisse de cet immobilier (6).
Toutes activités qui gardent un verni légal. Sans parler des escroqueries qui ont commencé à prospérer au cœur du système.
L’OMC est l’un des lieux de négociation le moins régulé de la planète où la loi du plus fort est la plus brutale(7) et qui a parfaitement adopté le dogme du libre échange. J’ai entendu un universitaire Tanzanien expliqué comment il avait été expulsé d’une commission de l’O.M.C alors qu’il était mandaté par trois Etats africains.
C’est encore l’O.M.C, relayée par le conseil européen, c'est-à-dire l’instance politique la plus élevée de l’union européenne, qui impose le libre échange commercial, sans droit de douane entre l’Europe et les 79 pays Afrique Caraïbe Pacifique (ACP), suite à la révision des accords de Lomé.
Après la politique d’ajustement structurel, c’est le deuxième crime majeur contre les pauvres du sud .
L’ouverture des frontières économiques des pays fragiles détruit leur système de production
La politique d’ajustement structurel de la Banque mondiale a contraint le Burkina-Faso à baisser ses droits de douane de 50 % pour l’importation de riz. Résultat, la filière a été déstructurée, le Burkina-Faso est devenu importateur à 80 % (12). C’est ainsi que l’on affame les peuples…
Lorsque les valeurs liées au crédit immobilier se sont effondrées, les spéculateurs se sont rabattus sur les matières premières puis sur le foncier des pays de l’Est, provoquant des bulles spéculatives qui jettent dans le malheur des peuples entiers.
La crise caractérisée par la disparition des liquidités se transmet à toute la planète et menace l’économie réelle. La France s’est également laissé contaminer par les prédateurs et abrite 1600 entreprises Leverage Buy Out (LBO) . L’Europe s’est largement laissé envahir par les idées libérales, elle a par exemple voté la libre circulation des capitaux à Lisbonne…
Les conséquences de la crise sur les ménages en France des 2008
L’enquête TENES SOFRES de décembre 2008 (20) a montré que les Français étaient fondamentalement pessimistes, avant la crise. Le CREDOC (13) a montré que leur comportement a changé dès le début de la crise. En septembre 2008, 37 % des français subissent un impact « important et très important » de la crise ; cet impact est de 44 % pour les ménages pauvres. Très mauvais moral d’ensemble donc, mais pour quelques-uns, la crise commence à produire ses effets. Au cours des deux dernières semaines précédant l’enquête du CREDOC, 15 % des ménages pauvres ont passés au moins une journée sans prendre un vrai repas pour des raisons financières ; au cours des trois derniers mois, 6 % des ménages pauvres ont renoncé à des soins pour enfants également pour des raisons financières. Les classes moyennes ne sont pas épargnées (14). Une personne sur deux vit avec moins de 1500 euros par mois. Une fois retirées les dépenses incompressibles, logement, charges, alimentation, éducation, transport, il reste moins de 300 euros a une personne gagnant le revenu médian de 1500 euros pour ses loisirs, ses vacances, l’habillement, le petit équipement.
Les catégories de ménage les plus exposées sont ceux qui disposent de moins de 1500 euros par mois, ceux qui ont des enfants, ceux qui sont au chômage, ceux qui sont âgés de moins de 30 ans, ceux qui sont locataires. Près de la moitié des moins de trente ans en dessous du seuil de pauvreté ont connu un fort impact dans les trois derniers mois ; 94 % des familles monoparentales en situation de pauvreté ont modifié leur comportement.
Sur le plan des solidarités de proximité, concrétisées par l’aide apportée à des proches : 41 % des ménages ont apporté une aide à leur proche, 11 % ont augmenté leur aide, 4 % l’ont diminué.
Sur le plan des solidarités plus larges concrétisées par les dons aux associations, 66 % des français ont fait un don à une association, 5 % ont augmenté cet engagement, 11 % l’ont diminué.
Quant au chômage, il commence à produire activement ses effets, la mondialisation a déjà fait perdre 500 000 emplois à la France depuis 2001 (15). La suite fait l’objet de la chronique quotidienne des médias mobilisées sur le sujet…
L’économie mondiale peut-elle être redressée ?
Pour être efficaces les réformes doivent s’attaquer centralement à l’absence de régulation institutionnelle internationale, à la dégradation générale des règles prudentielles, à l’opacité profonde des flux financiers. C'est-à-dire concrètement, réviser des normes comptables, combattre les paradis fiscaux, encadrer les fonds spéculatifs, interdire les dangereux contrats d’assurance entre financiers les « Credit Default Swap » (CDS) et les « Leverage Buy Out » (LBO) qui rachètent les entreprises en les cassant, réviser les traités internationaux dont les traités européens.
Pour être équitables les réformes doivent donner toute leur place aux pays pauvres au sein des organisations internationales, assurer leur sécurité alimentaire, restaurer leurs barrières douanières vis-à-vis des pays riches, développer les juridictions pénales internationales et étendre leurs compétences au champ économique, réguler le marché des matières premières, des produits agricoles, des bio énergies. Dans les pays développés, elles doivent instaurer des politiques des revenus, harmoniser le droit social, relancer l’économie par la hausse des salaires
Pour être durables, les réformes doivent cesser de donner le pouvoir au court termisme des financiers. Elles doivent réguler les échanges internationaux, inciter fortement à leur équilibrage entre surendettement des Etats Unis et réserve de changes des pays asiatiques, de l’OPEP et de la Russie.
L’apparent succès du G20 est un échec pour les pays pauvres du sud, 172 nations étaient absentes qui détiennent 20% du PNB mondial
Si les premières informations ont montré l’ambition et la coopération des 20 sur leurs objectifs propres, ceux des pays développés et émergeants, le sort des pays pauvres non invités n’a pas été évoqué, pour eux la crise a commencé de produire ses effets et les maintiendra durablement.
Qui viendra sanctionner les fonds vautour qui rachètent les dettes des pays insolvables pour les traîner en justice, et qui ont ainsi gagné 2 milliards de dollars au dépend de 40 pays pauvres ?.
Qui arrêtera le commissaire européen, M. Mandelson, chargé de négocier les accords de Partenariat Economique (APE) avec 79 Etats pauvres qui ont vocation à détruire les économies locales en supprimant à 80% les barrières douanières, donnant le champ libre aux exportateurs de tout calibre sur des espaces de famine ou il n’y a ni épargne, ni investissement, ni demande solvable ?.
Qui protégera le cours des produits alimentaires et contrôlera la spéculation sur ce cour pour éviter de reproduire les émeutes de la faim de janvier 2008 dans 40 pays, dont vingt en Afrique et 100 villes ?
Qui arrêtera Monsantos, responsable du suicide de 20 000 paysans indiens, aux quels il a vendu le pesticide « agent orange » au rendement médiocre et au taux usuraire.
Qui inversera les flux financiers qui vont massivement du sud pauvre vers le nord riche ?
Qui annulera la dette des pays du sud multipliée par quatre grâce aux taux d’intérêt variable ?
Qui arrêtera la descente aux enfers des peuples subsahariens qui seront 2 milliards en l’an 2050 ?
Les obstacles à surmonter sont énormes
Le dogme ultra libéral qui passe pour l’inspirateur de la dérégulation, donc de la crise, baisse provisoirement la tête et libère un espace sans précédent pour la réforme. Mais les hommes qui ont servi ce dogme sont toujours en place. La préparation du G 20 a été confiée à un « groupe des sages » parmi lesquels quelques dirigeants des plus grosses banques recapitalisées par le trésor américain : Goldman Sachs, Citigroup, Lehman Brothers qui a coulé, et un membre de l’autorité de régulation du marché anglais dont on ne peut douter de sa détermination à sauver le « libre échange »…
La lutte contre le système des bonus, stock options et parachutes dorés dont la mission objective est de rapprocher les intérêts des chefs d’entreprises et des fonds spéculatifs, témoigne de la sensibilité de l’opinion publique.
Les nationalisations offraient des opportunités de régulation ; on ne s’en est pas saisi… : protéger les outils plutôt que changer la règle.
Dans l’ombre, les fonds spéculatifs attendent de nouvelles opportunités. Les pays solvables vont manquer de matières premières, d’eau, de terres agricoles, d’énergie, de produits agricoles. Autant d’opportunités pour profiter de la hausse des prix et la stimuler encore, avec des conséquences effroyables pour les populations pauvres, à l’exemple du brut pétrolier passé de 140 à 40 dollars en quelques mois.
Démonstration sur le front des pays africains avec le comportement du coréen Daewoo qui envisageait de louer 1,3 millions d’hectares, soit 50 % de la surface cultivée de Madagascar pour y faire des cultures d’exportation, ce qui a déclenché la crise politique actuelle. Même comportement de l’indien Varum industrie qui visait 0,5 million d’hectares. Au Soudan, 1 million d’hectares a été acheté.
La logique économique capitaliste est irrépressible, sans morale et sans limites. L’économiste Joseph Schumpeter parlait déjà en 1947 de « destruction des institutions humaines par l’esprit corrosif du capitalisme ».
L’économie est semblable à un véhicule qui dispose de freins, d’un moteur, d’une carrosserie. L’économie planifiée, c’est le véhicule sans moteur. L’économie libérale, c’est le véhicule sans freins et sans carrosserie. Ce véhicule est dangereux. Le véhicule viable se compose d’une régulation institutionnelle du marché, de la protection des salariés et des consommateurs.
Ceux qui nous dirigent sollicitent l’intervention de l’Etat sous la contrainte de la crise et par exception, non par sursaut éthique ni volonté humaniste ou démocratique. « Il faut prévoir de refermer le parapluie une fois la tempête apaisée » commente Jean Marie Mercier.
Le seul vrai contrepoids est la société civile
Seule la résistance des sociétés civiles et de ses organisations peut apporter un contrepoids et « aider » les pouvoirs politiques en place à prendre les mesures nécessaires, susciter une volonté institutionnelle, organiser la transparence et le contrôle juridictionnel, éviter la banalisation du mal et la « normopathie » des agents des institutions (16), instaurer un droit des pauvres, imposer la taxation globale des mouvements financiers, assurer la réduction des inégalités.
La colère s’est emparée des Américains contraignant le Sénat à fiscaliser les bonus. L’opinion publique française, dès avant la crise, avait une vision très pessimiste de son avenir, avec une défiance massive envers ses élites et un rejet du libre échange (20). La crise a renforcé ces sentiments qui commencent à s’exprimer avec colère, l’opinion publique c’est radicalisée, 29% des français pensent qu’il faut sortir du capitalisme, 61% pense qu’il faut le transformer (20) et seulement 5% pensent qu’il faut le préserver comme il est.
L’alliance de la colère populaire et des cercles associatifs et syndicaux engagés peut constituer un véritable contre pouvoir d’influence.
L’alliance avec les sociétés civiles du Sud peut peser dans la refondation d’un ordre international plus juste.
Sur le plan international, associations et syndicats ont amorcé un processus de convergence. Les confédérations syndicales Confédération Mondiale du Travail (CMT) et Confédération Internationale des syndicats Libres (CISL) se sont unifiées au sein de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) présente dans 156 pays. De leur coté, les associations coopèrent largement entre elles, notamment à l’occasion des Forum Sociaux Mondiaux (17), ou pour la France, à l’occasion des rencontres de la plateforme du CRID (18).
Les alliances franchissent les zones linguistiques. C’est ainsi que Caritas France et Global Witness (19) ont pu coopérer pour libérer de prison des militants pour la transparence des revenus pétroliers qui avaient été enfermés par le chef d’état du Congo Brazza et du Gabon.
Les sociétés civiles des pays pauvres parviennent parfois à peser dans la décision. Au Niger en proie à des famines périodiques, une plateforme de la société civile à Niamey a pu obtenir une renégociation des contrats miniers d’uranium avec Areva qui achetait la tonne de minerai à 11 000 F CFA, soit 10 % du cours mondial.
Trois mille paysans Tanzaniens se sont rendus à pied à Johannesburg pour exprimer leur attente devant les décideurs d’une conférence mondiale.
La convergence des sociétés civiles des pays du Nord et du Sud, notamment au travers des Forums sociaux mondiaux, avec certains Etats, avec les institutions solidaires, avec les intellectuels et les experts dissidents, avec les médias, peut faire levier pour imposer un monde plus équitable que personne n’accordera spontanément.
Défi qui doit aussi prendre en compte des aspirations et valeurs par définition hétérogènes, et d’innombrables obstacles. Il est facile de manipuler l’opinion publique sans vraiment toucher aux libertés publiques. Ainsi, la France a pu accompagner le génocide du Rwanda sans coût politique majeur, alors que nous avons joué le rôle de financeur, de formateur, de conseiller, de protecteur et même de nounou des enfants des génocidaires… Mais qui s’en inquiète ?
François Xavier Vershaeve, expert de la France-Afrique, interrogé sur la diffusion de ses idées, expliquait que, au cours de sa vie publique, il n’avait jamais pu obtenir de publier d’article dans le journal « Le Monde », et seulement un seul dans « Libération ».
Unifier le cœur et la raison, instaurer un nouveau droit des peuples et des pauvres doté d’institutions judiciaires internationales rendant ces droits opposables, tempérer la loi du plus fort et mettre fin à l’impunité économique des prédateurs, poser des règles qui échappent à l’emprise des acteurs du marché, contrôler radicalement les paradis fiscaux, les spéculations sur les matières premières et les produits agricoles, voila ce qui pourrait fonder une gouvernance universelle. Il est un impératif absolu d’ouvrir une page nouvelle de l’histoire humaine qui ferait acte de civilisation.
Références
(1) Stiglitz « La grande désillusion » (Fayard et Poche).
(2) OCDE rapport au G8
(3) Banque centrale du Congo
(4) Banque mondiale
(5) Sylvie Brunel « Nourrir le Monde » (Larousse).
(6) Jacques Attali « La crise et après » (Fayard)
(7) Stieglitz « Pour un commerce mondial plus juste » Fayard
(8) John K. Galbraith « Les mensonges de l’économie » (Grasset).
(9) Transparency international
(10) Eva Joly « Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? » (Folio).
(11) Le cercle des économistes dirigé par Jean Hervé Lorenzi « La guerre des capitalismes aura lieu ».
(12) Oxfam
(13) Enquête CREDOC Les conséquences de la crise des ménages au dernier trimestre 2008.
(14) Enquête CREDOC Les classes moyennes sous pression.
(15) Patrick Artus, Marie Paule Virard « Globalisation, le pire est à venir » (Editions La Découverte).
(16) Concept inventé par Hannah Arendt qui signifie l’adaptation de la conscience des agents d’une institution aux normes de cette institution.
(17) Chico Whitaker « Changer le monde » (Editions de l’Atelier).
(18) CRID : Centre de Recherche et d’Information pour le Développement. Collectif français de 56 organisations de solidarité internationale.
(19) Global Weatness, ONG spécialisée dans l’action contre le pillage des ressources naturelles et la corruption.
(20) Brice Teinturier décembre 2008 dans « l’état de l’opinion » seuil 2009
Autre ouvrage de référence :
« 20 propositions pour réformer le capitalisme » Gaël Giraud et Cécile Renouard (Flammarion).
Mardi 28 Avril 2009 - 13:35
Olivier CHAZY, Président des associations Karibu France et K
1.Posté par
benigne le 01/05/2009 09:54
Merci pour votre analyse.Je suis africainet votre commentaire m'éclaire. Dumoins je m'interrge sur le silence ou la négation de leure responsabilité des pays du sud. Le salut du sud est au sud. Le pauvre tien son salut de ceux qui partage sa pauvrété.
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