L’affaire du CPE : quelles leçons d’un conflit ?- Alain Deleu
Alain Deleu est Président honoraire de la CFTC, Vice-président du Conseil Economique et Social
La création du contrat nouvelle embauche (CNE) à l’été 2005 avait suscité des réactions négatives des syndicats, toutes tendances confondues, au motif principal que ce contrat se caractérisait par la possibilité d’être rompu à tout moment pendant deux ans sans justification.
Cette contestation syndicale n'avait pas suffit et le CNE est aujourd'hui en place. Emporté par ce succès apparent, le Premier Ministre a cru utile de doubler la mise en janvier dernier en rendant cette formule possible pour les jeunes dans n'importe quelle entreprise. Ce fut le contrat "première embauche" (CPE), frère cadet du CNE. On sait ce qu'il en advint : un mouvement de contestation de grande ampleur, soutenu par les centrales syndicales, s'est développé chez les lycéens et les étudiants jusqu'à avoir raison de la détermination du Premier Ministre.
On peut épiloguer sur les manipulations qui ont accompagné ce mouvement : les piquets de grève « dissuasifs », les violences, les amalgames politiques, etc. Qu’est ce que le droit de faire grève lorsqu’il va jusqu’à faire obstacle au droit de travailler ? Mais ces discussions n’effaceront pas l’ampleur du désaveu.
Que retenir de tout cela ? Essentiellement l’impression d’un grand gâchis, sans même parler du gâchis politique. Bien sûr, les jeunes y auront goûté l’expérience de l’engagement collectif. Faire sa première « manif » a quelque chose d’éducatif. Mais c’était quand même déprimant de remonter le flot de ces dizaines de milliers de lycéens tout occupés à invectiver un Premier Ministre qui, en persévérant jusqu’à l’absurde dans cette confrontation, a rendu un bien mauvais service au travail des éducateurs dans le contexte sociologique que l’on sait.
Il y a aussi un gâchis dans la lutte pour l'emploi des jeunes. Les entrepreneurs se perdent dans le maquis des dispositifs publics, qui font des zigzags au rythme des remaniements ministériels. Au lieu de mobiliser sur la coopération école entreprise et l'accueil des jeunes, cette polémique a pu détourner les acteurs de l'objectif.
Cela a été un nouveau coup dur pour les relations entre les pouvoirs publics et les partenaires sociaux. Ce CPE a été décidé en petit comité, sans aucune consultation. Voilà un gouvernement qui commande des rapports sur les moyens de donner de la vigueur au dialogue social et qui en même temps ne se soucie en aucune manière de ce que peuvent penser les partenaires sociaux d’un projet qui les concerne directement. Les membres du Bureau du Conseil économique et social ont d’ailleurs pu constater, lors d’une récente audience chez le Premier ministre, précisément à propos du rapport Hadas Lebel sur les organisations du dialogue social, que le chef du gouvernement était toujours attiré par les réformes « à la dérobée », pour citer son expression.
Mais je retiendrais surtout que la réaction salutaire des jeunes nous a renvoyés à une réalité fondamentale : la conscience collective reste sensible au sens de l’action publique, et c’est tant mieux.
Il est certainement légitime et important de chercher à corriger le comportement d’employeurs qui, à tort ou à raison, n’osent pas embaucher. Mais personne ne peut faire croire qu’une période d’essai de deux ans a un sens pour le commun des emplois. Personne ne peut comprendre qu’on se sépare d’un salarié sans lui en fournir le motif. On ne peut donc accepter cette forme de « facilitation » qui n’est pas respectueuse des personnes.
Le CPE est allé à contre-sens de ce qui est nécessaire pour les jeunes. Ils ont besoin de savoir que nous avons besoin d'eux, qu'ils sont précieux pour l'avenir de notre société dans un monde qui change à toute vitesse. Et cela d'autant plus que nous arrivons au moment des départs massifs à la retraite de la génération d'après-guerre, c'est-à-dire au moment où nous allons, en particulier, avoir besoin des jeunes, et de jeunes qualifiés, pour assurer les relais. Mais au lieu de leur dire, « nous avons besoin de vous, nous comptons sur vous », on leur a dit avec arrogance : « estimez-vous déjà bien heureux d'avoir un travail même si vous pouvez être mis dehors, à tout moment, sans motif ».
Cette situation reste vraie dans les petites entreprises, puisque le CNE est toujours là…provisoirement.
410 000 CNE auraient été signés d’août 2005 à mars 2006. Ce chiffre est naturellement à rapprocher des 1 500 000 embauches conclues chaque trimestre, hors intérim. L’UIMM estime que le CNE contribue à créer 10 à 20 000 emplois par trimestre, sachant que la France aurait globalement gagné 200 000 emplois sur un an. Les litiges devant les conseils de prud’hommes montrent que la sécurisation du licenciement promise aux employeurs est loin d’être acquise dans le CNE. Le baromètre de Fiducial évoque 2% de cas de ruptures et 7% de ruptures possibles à court terme.
Il faudra le jour venu reprendre cette question du contrat de travail. Et cela devra se faire en partant du principe que les salariés ne sont pas des charges qu’il faut traîner, toujours trop lourdes pour les entreprises et qui entravent le profit, mais qu’ils sont la source de ce profit et qu’ils doivent être traités pour ce qu’ils sont : les actionneurs de l’entreprise. Il serait temps que l’on cesse de faire de ceux qui travaillent les boucs émissaires des difficultés économiques de la France. Les gens finissent par le croire.