Famille et éducation

'Les âges de la vie' ( extraits) vues par Christiane Singer



'Les âges de la vie' ( extraits) vues par Christiane Singer
Nous venons de relire l'oeuvre si subtile et exaltante de Christiane Singer. Comment résister à vous livrer quelques fragments de ce voyage à travers "les âges de la vie".

La gestation, la naissance, le nouveau- né

Chacun de nous est à la fois l'enfant de l'homme et de la femme qui l'engendrèrent et l'enfant de la création. Notre cognation est multiple. Notre abandon ne peut jamais être total. Si cet homme et cette femme nous ont passionnément aimés, ils nous sont père et mère. Dans le cas contraire, ils n'ont été que les vantaux de porte que nous avons écartés pour entrer au monde, et rien de plus. Notre parenté ne s'épuise pas en eux.
Partout, la nature nous reflète et nous prolonge, nous multiplie et nous diversifie à l'infini. Le règne minéral, le règne végétal et le règne animal constituent les variations illimitées d'une même échelle harmonique. Les mêmes éléments, les mêmes principes constitutifs dont je suis formée composent, dans une hallucinante frénésie combinatoire, la terre où je danse et où mon corps fondra, mort, comme praline sous la langue, la branche d'aubépine dans mon vase, le bois de ma table, le chat qui partage ma vie, le vent qui toque à ma vitre. « Mon frère loup » et « ma soeur rivière » de saint François sont pour la plus grande partie de l'humanité, aujourd'hui encore, une évidence existentielle et déterminent jusque dans nos contrées la vision monde de chaque enfant avant que l'éducation le prenne en charge.
Notre parenté avec les autres règnes de la nature n'est pas seulement une licence poétique ou une expérience mystique : elle est aussi fondement de la chimie élémentaire.

A lire le compte rendu des recherches d'un grand spécialiste de la psychologie de l'enfant aboutissant à rendre caduque la définition du nourrisson comme « être purement végétatif », je pensais : Que d'années d'études abstruses lui eût épargnées un franc dialogue avec sa femme de ménage ou sa crémière!
Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de mère qui, après le temps nécessaire au dialogue et à la complicité, n'en ait convenu : l'enfant qu'elle a mis au monde lui est apparu, d'emblée, comme un être déjà constitué, autonome et, à ne pas s'y méprendre, entier.

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La petite enfance :

Sans tri préalable, ses seuls yeux ouverts livrent au petit enfant ce qui est ou ce qui peut être, et non, comme plus tard, dans le grand black-out de la raison civilisatrice, la projection de ce qu'ils auront désormais à voir. Il se meut encore dans l'espace magique d'avant la restriction; il choisit seul parmi les innombrables possibilités que lui présente le réel.
Sa nouvelle matrice est la terre - ce qu'il en touche, ce qu'il en flaire, ce qu'il en devine.
Avant qu'elle ne soit transformée en une coulisse raide et morne, il s'y prolonge de tous sens. Chaque nouvelle découverte au-dehors révèle quelque chose au-dedans de lui-même Les odeurs lui font un nez, les saveurs une langue, la boue où il patauge, des orteils. Gobé par la contemplation d'une herbe, d'une irrégularité dans le tissage du drap, d'un pépin ou d'un brin de laine, il émerge de ses longues absences étrangement fortifié. Il est le chien avec lequel il joue, l'écorce qu'il détache du tronc, la miette qu'il récolte sous la table, la croûte de son couronné et... dzzz... la mouche sur la vitre.
C'est pour cette raison que toute sensation vécue dans l'enfance, lorsque le hasard par surprise nous en ramène une bribe d'odeur, grain d'étoffe, acidité d'un fruit , nous émeut si profondément. Plus rien par la suite, autour de nous, si nous n'y prenons garde, ne revêt l'impérieuse présence que nous lui avions connue alors.
Mais l'enfant n'est jamais « voyeur » : son regard ricoche et lui retourne ouvert. Le monde habité, à son tour, le regarde. Tout est réciprocité, échange. L'eau, le vent, la boue, la neige qu'il touche, palpe ou caresse, le touchent, le palpent ou le caressent.
Intense est la réalité. Il en est fou. Il la boit, la mâche, la mord, la lèche, la frappe, la renifle, la porte à l'oreille - y sombre.
« II rêve, il est dans la lune », dit l'adulte moyen du mouflet qu'il voit naufragé sur terre, au coeur des choses. Cette présence ardente au monde ne peut qu'apparaître suspecte : un citoyen d'Etat ne considère pas d'un bon oeil que son petit s'acoquine avec la création.

La déplorable attitude qui nous fait considérer l'histoire humaine comme une victoire sur la nature (et non comme l'intégration de deux intelligences d'égale dignité) conduit notre civilisation à la débâcle. C'est elle aussi qui nous rend si impitoyables aux enfants.
A les forcer sur des voies qui leur sont contraires, nous faisons d'eux nos victimes et nos bourreaux : car elle est, Dieu merci, souvent et acharnée, la résistance qu'ils opposent à leur reddition.

L’adolescence :

Amalgamer l'adolescence à la jeunesse est une méprise, car l'adolescence est seuil, ce lieu hautement magique de tout édifice que défendent les dragons et les génies tutélaires. C'est au seuil que le visiteur est assailli de toutes les intuitions, de toutes les prémonitions concernant l'enceinte qu'il s'apprête à franchir et dont, un moment plus tard, maintes sollicitations vont le distraire pour très longtemps. (Il constatera à la fin de son séjour seulement tout ce qu'il avait pressenti alors a bien trouvé confirmation.)
L'adolescent est un être amphibie : c'est là sa grâce au sens théologique du terme comme au sens que lui confère souvent l'agrément de son apparition. Comme l'illustre le seuil où il fait halte, entre le dehors et le dedans, tout son être oscille entre les pôles. Il participe des deux sexes à la fois, et l'androgynéité est son chiffre secret.


La jeunesse :

L'excessive réceptivité de la jeunesse à toutes les idéologies , ses véhémentes adhésions à un maître, un groupe, un clan, une école, une coterie, un parti en sont les effets les plus visibles.

Dans le vaste champ d'expérimentations qui s'est ouvert à lui, le jeune peut se projeter en une multitude de personnages, se reconnaître dans le héros, le fou, le saint, la pasionaria, la putain, le brigand, essayer et rejeter l'un après l'autre mille oripeaux. Seul, le regard inamical indigné de l'adulte lui fait courir le risque de se figer en un rôle, de se crisper en une attitude et par pure provocation de s'en retrouver l'involontaire captif. L'ingérence sermonneuse précipite fatalement plus de dérives qu'elle n'en refrène. Une sorte de licence carnavalesque est indispensable à la jeunesse pour expérimenter toute pléthore des sentiments et des sensations qui déferlent sur elle, pour s'inventer peu à peu le contour d'un destin.
Mais, pour le moins aussi redoutable que l'intrusion inquisitoriale dans cet espace de liberté, est l'extrême sollicitude de certains adultes rêvant d'épargner aux jeunes gens les brûlures de l'échec, les erreurs, les errances. Est-il pire égarement que de vouloir dispenser de vivre qui nous croyons aimer?
L'erreur, que nos systèmes de notations, nos lugubres palmarès sanctionnent, doit être
réhabilitée. Elle est le tremplin d'où s'élancent l'explication et le dialogue, le forum où les questions nous interpellent. Elle met l'esprit en mouvement, le fouaille, et l'éperonne. La psychose de la faute et de l'échec est l'éteignoir de nos cerveaux. Quel monde de bâillements ne nous ont-ils pas fait, ces décerneurs d'éloges et de blâmes, ces leveurs d'index, ces fesses-serrées de la couardise! La vie mouchée, épouillée, peignée, torchée et livrée vaccinée à domicile (et dont ils s'enorgueillissent encore), qui s'étonnerait qu'elle écoeure la jeunesse? Qu'est une existence qui n'a pas été conquise à force d'erreurs, d'échecs, d'hésitations, de tâtonnements? Quel est son prix? Où est sa victoire?
Chaque génération se fera elle-même ou ne se fera pas.

L’âge adulte :

L'âge adulte a prise sur le monde. C'est entre tous les âges celui qui forme, régente la réalité sociale et individuelle. Il doit son exceptionnel pouvoir d'action à la jonction des forces qui s'opère en lui.
Le destin de l'adulte va se jouer dans ses réactions face au péril. Tout dépend pour lui de son adresse à jouer avec les puissances antagoniques habitent : d'une part l'inspiration, l'instinct et la passion, d'autre part le savoir, la technique et la domination de soi. Dans le meilleur des cas, les ressources que lui créent son adresse, son inventivité et ses dons d'observation lui permettent de s'associer aux forces de la nature et d'en tirer pour lui tout profit. Les deux attitudes le mènent tôt ou tard à sa perte : tant l'abandon juvénile au tumulte de l'instinct que la seule volonté de domination brute. De même que les débordements annuels du Nil, habilement ramifiés en mille canaux et rigoles, répandaient aussi loin que possible dans la vallée l'eau vivante et les précieux dépôts de limon qu'elle laissait en se retirant, il est du pouvoir de l'adulte, au point de tout un subtil système de répartition, de métamorphoser l'inondation incontrôlable en irrigation vivifiante.

La vieillesse :

Les gens âgés qui se cramponnent à l'acquis de leur maturité offre le spectacle déchirant d'une résistance convulsive. Ceux qui ont lâché prise et qui, par l'énigmatique loi de la coincidentia oppositorum, trouvent aussitôt accès à d'autres richesse.
Cela ne signifie nullement qu'ils aient eu, pour ce faire, à se désintéresser du monde qui les entoure, à se dépouiller de leurs engagements, de leurs responsabilités, de leurs activités; s'ils ont choisi de les poursuivre encore, c'est désormais dans une approche radicalement modifiée où ne se mêlent plus les scories de la puissance, de la compétition, ni de l'affirmation de soi. N'en attendant rien pour eux-mêmes, ils en reçoivent beaucoup : tout ce qui n'est donné que par surcroît à quiconque n'exige plus rien. Aussi, n'ont-ils même pas à se détacher des choses de la vie : ce sont elles, au premier sens du terme,qui se détachent de la branche où il eût fallu tantôt grimper les cueillir, pour leur tomber mûres, entre les mains.

Même au coeur de la plus amnésique des sénilités, nous ne pouvons en aucun cas présumer
de ce que le vieillard qui en est atteint vit vraiment.Ce qui est brouillé, c'est sa communica tion avec ses semblables, mieux : ses proches ( qui désormais ne sont plus semblables à lui). Les informations qui nous parviennent alors sont comme les messages d'un navire isolé par la houle : elles peuvent nous désoler par leurs séquences inaudibles et altérées. Elles nous isolent du parleur et l'isolent de nous, mais non pas de lui-même. Ce qu'il vit, il le vit ; que nous puissions ou non y participer. Nous sommes désormais exclus de son aventure; lui, non. Le retour furtif à la conscience « normale », auquel il est donné parfois d'assister chez certains grands vieillards, permet de constater que les longues phases qui excluent pour eux toute communication avec leurs proches ne vont en aucun cas de pair avec un « invécu ».


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